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[Effort poteau] FAQ : Taxes carbones

Salut tout le monde,
Ça fait plusieurs mois que je discute avec des gens de ce sub et d'autres de taxe carbone. Je vois régulièrement les mêmes interrogations qui se posent, et je me suis dit que ce serait intéressant de faire une FAQ qui répond aux questions les plus courantes. J'ai donc fait ça avec l'aide d'un économiste environnemental de /badeconomics, d'abord en anglais pour la FAQ de /Economics (ici) et je viens de la traduire en français pour /france.
Je ne poste pas ça dans le but de débattre des gilets jaunes ou des politiques du gouvernement français, je cherche juste à informer des gens intéressés sur ce que les économistes pensent être la politique la plus efficace pour lutter contre le réchauffement climatique. Bonne lecture !

Pourquoi les économistes favorisent-ils la taxe carbone pour lutter contre le changement climatique ?

Aujourd'hui, les économistes recommandent à l'unanimité ([1] [2]) la taxe carbone comme un moyen efficace de lutter contre le changement climatique. Pour comprendre pourquoi, nous devons examiner leur fonctionnement.
Les marchés sont généralement un bon moyen d'organiser l'activité économique, mais dans certains cas, ils sont sujets à des dysfonctionnements, que l'on appelle défaillances du marché. L'exemple de loin le plus flagrant d'un tel échec est que les prix du marché ne tiennent pas compte des coûts environnementaux. Cela signifie que chaque transaction économique dans le monde est basée sur des informations incorrectes : la composante du coût environnemental est absente du prix. Ce type de défaillance du marché s'appelle une externalité négative.
Les acteurs qui émettent du dioxyde de carbone imposent un fardeau à la société, mais ne paient pas les conséquences de leur pollution. Cela signifie que si chacun agit dans son propre intérêt, les acteurs ne sont pas incités à modifier leur comportement pour limiter les émissions de carbone. C'est ce qu'on appelle la tragédie des biens communs. Cependant, si les prix du marché étaient corrigés pour tenir compte de tous les coûts environnementaux pour faire payer le carbone, cette externalité négative disparaîtrait.
Les taxes pigouviennes sont l'outil de politique économique le plus simple pour parvenir à cette tarification du carbone. Elles sont un moyen d'"internaliser" les externalités négatives pour corriger le marché. Taxer les entreprises polluantes à hauteur du coût environnemental de leurs émissions de carbone force le prix de leurs produits à refléter la charge sur la société du carbone émis. Cela incite les entreprises et les consommateurs soit à consommer moins de biens à forte intensité de carbone, soit à les remplacer par des biens à faible intensité de carbone, soit à trouver des moyens plus efficaces et à faible intensité de carbone pour produire et consommer.
Un autre système de tarification du carbone est le système de crédits carbone, qui est très semblable à la taxe carbone. Dans ce système, il y a une quantité fixe prédéterminée de carbone qui peut être émise au total. Les quotas d'émission sont ensuite mis aux enchères et les entreprises qui doivent émettre du carbone sont obligées de les acheter. Bien qu'elles diffèrent dans leur mise en œuvre, ces politiques sont théoriquement équivalentes puisqu'elles mettent toutes deux un prix sur le carbone pour corriger la défaillance du marché.

La taxe carbone devrait-elle servir à financer la transition énergétique ?

Non, pas nécessairement. L'idée fausse la plus répandue au sujet de la taxe carbone est de loin que leur objectif est de financer la transition énergétique vers les énergies renouvelables. L'idée derrière cet argument est que pour réduire les émissions de carbone, les gouvernements doivent subventionner massivement les sources d'énergie propre, de sorte qu'il soit possible de fermer des centrales à combustibles fossiles et donc de réduire les émissions. Par conséquent, si un gouvernement utilise les recettes d'une taxe sur le carbone à d'autres fins, on pourrait croire que cette taxe n'est pas efficace et ne sert que d'excuse pour taxer encore plus les citoyens. Par exemple, l'une des principales raisons du déclenchement du mouvement des gilets jaunes était le "soupçon qu'une partie de la taxe est utilisée pour payer autre chose que la transition écologique" [1].
En réalité, la taxe carbone n'est pas un "mal nécessaire" pour financer la solution au changement climatique, elle est une solution au changement climatique en elle-même. La taxe carbone est intrinsèquement utile, peu importe la façon dont l'argent est utilisé ensuite. Cela s'explique par l'effet de correction du marché des taxes pigouviennes : le principal mécanisme par lequel elles réduisent les émissions est la réduction de la demande de biens à forte intensité de carbone, et pas nécessairement par le financement d'autres solutions.
Mais une fois le marché corrigé, ne pourrions-nous pas quand même affecter les recettes fiscales à la transition énergétique ?
Il existe des preuves empiriques que les subventions ciblées sur une méthode de réduction particulière sont beaucoup moins efficaces que la tarification du carbone ([1] [2]). C'est logique d'un point de vue économique : la tarification du carbone fonctionne en "changeant les règles" du marché, de sorte que la solution la plus efficace devienne celle qui élimine le changement climatique. Les politiques qui visent à subventionner des biens spécifiques à faible émission de carbone doivent donc battre le marché d'une manière ou d'une autre, ce qui est difficile à faire car les décideurs politiques ne sont pas omniscients. Lorsqu'ils ne le font pas, ils peuvent paradoxalement réduire l'efficacité de la tarification du carbone et induire une perte sèche sur le marché.

Y a-t-il un rôle pour d'autres actions qu'une taxe carbone ?

Oui. La tarification du carbone est l'une des étapes les plus importantes, mais d'autres interventions gouvernementales sont également nécessaires.
Pour l'externalité négative elle-même, une fois que l'on a corrigé l'externalité en internalisant les coûts, on n'a rien d'autre à faire. Si la taxe carbone n'est pas suffisante pour corriger la demande, cela pourrait simplement signifier que le niveau de la taxe n'est pas assez élevé. Au lieu d'essayer d'accroître son efficacité en utilisant ses recettes, par exemple pour financer les énergies renouvelables, il devrait suffire de l'élever à un niveau supérieur.
Cela dit, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de place pour d'autres actions. S'il y a d'autres défaillances du marché que l'externalité du carbone, nous pourrions avoir besoin d'autres instruments politiques pour y remédier.
Dans ce cas, l'exemple le plus important est celui de la R&D. L'innovation est un bien public qui a des externalités positives sur la société : l'invention d'une nouvelle technologie de capture du carbone profite à la société dans son ensemble, et pas seulement à ses créateurs. Il est donc tout à fait judicieux d'octroyer des subventions à des projets de recherche qui travaillent sur les technologies de réduction des émissions de carbone.
Un autre problème plus pragmatique est que la taxe carbone n'est pas très populaire à l'heure actuelle. Beaucoup d'autres politiques (comme les crédits d'impôt, les subventions pour l'énergie renouvelable, les RPS ou les CES) ne sont pas aussi efficaces que la tarification du carbone, mais pourraient devenir nécessaires si les taxes ne sont pas politiquement faisables.

La taxe carbone n'est-elle pas nécessairement un poids pour les pauvres ? Ne va-t-elle pas créer encore plus d'inégalités ?

Non, pas si elles sont bien mises en œuvre.
L'une des propriétés intéressantes de la taxe carbone pigouvienne est qu'elle règle le problème du changement climatique en elle-même et que les recettes fiscales peuvent être affectées à n'importe quel usage. Si nous redistribuons ces recettes fiscales aux ménages, nous pouvons faire en sorte que la charge fiscale retombe sur la société exactement comme nous le voulons ! Si l'impôt sert à financer des réductions d'impôt pour les riches, alors oui, il est probable que la taxe soit une charge énorme pour les pauvres. Mais si nous redistribuons entièrement les revenus de la taxe aux ménages à faible revenu, elle peut en fait réduire les inégalités.
C'est pourquoi, en 2019, plus de 3500 économistes ont signé une déclaration du Climate Leadership Council pour plaider en faveur d'un système de dividendes carbone, où l'intégralité des revenus générés par la taxe carbone serait redistribuée équitablement à tous les ménages. Ce système est considéré comme progressif (plus bénéfique pour les pauvres que pour les riches), en partant de l'hypothèse que les riches consomment généralement plus de biens à forte teneur en carbone que les pauvres. Comme le "dividende" forfaitaire est le même pour tous, il s'agit en fait d'un transfert des ménages riches vers les ménages pauvres. Toute personne émettant moins de carbone que le ménage moyen (donc entre autres la plupart des ménages pauvres) récupère plus d'argent qu'elle n'en a payé initialement.
Les impacts distributifs des taxes carbone ont été étudiés empiriquement par le groupe de réflexion non partisan sur l'économie de l'environnement Resources for the Future (RFF). Dans un article de recherche, ils constatent qu'un dividende de carbone ne nuirait pas aux ménages du quintile de revenu le plus bas. Cela confirme l'idée que la taxe peut réduire les émissions sans nuire aux ménages à faible revenu.

Mais la redistribution de la taxe carbone n'annule-t-elle pas les incitations à émettre moins de carbone pour payer moins de taxes ?

Non, mais la question est compréhensible. En effet, si nous redistribuons directement la taxe à ceux qui la paient, pourquoi les gens essaieraient-ils de réduire leurs émissions de carbone ? Si la plupart des gens ne sont pas désavantagés par l'introduction d'un dividende carbone, pourquoi changeraient-ils leur comportement ?
La réponse est simple : parce que la taxe les incite à le faire. Voici un exemple simple : Si votre épicerie augmente le prix de la viande de 1 €, vous serez incité à la remplacer par des avocats, par exemple. Si le magasin remet ensuite 1 € en argent comptant à tous ses clients, vous seriez quand même incité à acheter des avocats et à conserver le montant supplémentaire de 1 €, mais votre situation ne serait pas pire qu'avant si vous décidiez d'acheter de la viande.
La notion clé ici est que dans un système de dividende carbone, les gens ne paient que pour le carbone qu'ils émettent, mais reçoivent le dividende sans condition particulière. Ainsi, même si les revenus de la taxe carbone vous sont redistribués, vous économisez quand même de l'argent lorsque vous achetez un bien à faible teneur en carbone.

La taxe carbone est-elle efficace ?

Nous avons vu comment la taxe carbone marchait théoriquement, mais on ne peut pas directement en déduire qu'elle fonctionne bien dans le monde réel. En pratique, il peut y avoir beaucoup de facteurs différents qui réduisent la façon dont elle diminue les émissions, par exemple l'inélasticité de la demande : si les gens n'ont pas le choix de prendre leur voiture pour se rendre au travail, la taxe ne les fera pas conduire moins. Alors, que nous dit la littérature empirique ?
Il y a de plus en plus de preuves que les taxes sont très efficaces. Cela a été observé pour les habitudes de conduite des individus (Gillingham, Munk-Nielsen (2019)), mais aussi dans le secteur de la production d'électricité (Weigt, Ellerman, Delarue (2013)) ainsi que dans le secteur manufacturier (Martin, De Preux, Wagner (2016)). La recherche montre également que les entreprises assujetties à une taxe carbone ont tendance à réduire leur intensité énergétique, ce qui réduit leurs émissions de carbone sans pour autant impacter la productivité ou le taux de chômage.
Bien qu'il n'y ait pas toujours des substituts faciles d'accès pour les biens à forte intensité de carbone, les incitations mises en place par la taxe carbone créent une demande sur le marché. Cela signifie que les solutions à long terme, comme de meilleurs systèmes de transport en commun, la flexibilité du travail à domicile, les voitures électriques, etc. deviendront rentables pour les politiciens/employeurs/industriels, car il y aura une demande à satisfaire. Par exemple, Calel, Dechezleprêtre (2016) a constaté une augmentation de 10 % des innovations à faible intensité de carbone dans les entreprises soumises à un système européen de crédits carbone.
C'est pourquoi s'opposer à la taxe carbone parce que « les alternatives ne sont pas encore là » peut être considéré comme une vision à l'envers du problème. Les solutions de rechange n'existent peut-être pas parce qu'il n'y a tout simplement pas encore assez de demande, et la taxe carbone est un moyen de créer cette demande.

Quel devrait être le montant de la taxe carbone ?

En théorie, le moyen de trouver le niveau approprié pour une taxe pigouvienne est d'estimer les dommages marginaux causés par l'externalité qu'elle tente de corriger. En d'autres termes, nous devons déterminer l'ampleur des dommages causés par l'émission d'une tonne supplémentaire de dioxyde de carbone. Ce chiffre s'appelle le coût social du carbone (CSC).
Il est assez difficile d'estimer le CSC. Cela est dû en partie au fait que les processus physiques et les modèles climatiques sous-jacents sont complexes. De plus, les répercussions économiques du réchauffement climatique sont difficiles à estimer. À l'heure actuelle, la façon courante de calculer le CSC sont les modèles d'évaluation intégrée (IAM), qui peuvent être utilisés pour élaborer des modèles complexes intégrant ces différents facteurs. Ce post de Ponderay contient plus de détails sur les IAMs et ce qu'ils nous apprennent. Nordhaus et Moffat (2017), Auffhammer (2018) ou cette fiche d'information de l'EPA sont d'autres bonnes ressources pour estimer les dommages des émissions de carbone.
L'une des principales décisions qui doivent être prises pour estimer le CSC est le choix du taux d'actualisation. Les émissions de carbone auront un impact pendant des milliers d'années, mais la réduction des émissions nous coûte de l'argent maintenant. Le choix d'un taux d'actualisation répond à la question de savoir comment nous devrions pondérer les coûts et les bénéfices pour un avenir lointain.
Le choix du taux d'actualisation affecte fortement le CSC, ce qui peut sembler un peu arbitraire. Une autre approche consiste à utiliser des objectifs d'émissions : si nous avons un objectif spécifique en tête (disons, limiter le réchauffement climatique à 1,5°C), nous pouvons calculer sa taxe carbone associée à partir de l'élasticité prix-demande du carbone. Ce graphique de raptorman556 montre les taxes nécessaires pour atteindre divers objectifs climatiques, tels que calculés par le prix Nobel d'économie William Nordhaus.

Ne pouvons-nous pas simplement réglementer fortement les entreprises pour qu'elles cessent de polluer autant ?

Nous pourrions le faire, mais il est peu probable que ce soit aussi efficace que la taxe carbone.
Ce type de politiques s'appelle le commandement et contrôle : un ensemble de règlements arbitrairement restrictifs qui interdiraient certaines pratiques et imposeraient des méthodes précises de production de biens.
Fowlie, Holland, Mansur (2009) se sont penchés plus particulièrement sur la façon dont le commandement et le contrôle ont permis de réduire les émissions de NOx, en prenant la taxe carbone comme mesure contrefactuelle. Ils ont constaté qu'en moyenne, la tarification des émissions était 24 % plus efficace que le système de commandement et contrôle. Ce résultat est plutot intuitif : la tarification du carbone réoriente les incitations de manière à ce que les entreprises aient envie de moins polluer pour rester compétitives. Le marché aura tendance à trouver des solutions plus efficaces que les décideurs politiques qui disposent de moins d'informations.

La taxe carbone n'est-elle pas un moyen pour les entreprises d'acheter un "droit de polluer" ?

Oui, c'est le cas. Ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose.
Les entreprises cherchent toujours à maximiser leurs profits. Faire acheter aux entreprises un "droit de polluer" augmente leurs coûts et réduit leur compétitivité, ce qui réduit leurs profits. Cela signifie que les entreprises sont incitées à acheter le moins possible le "droit de polluer".
En fait, les taxes carbone fonctionnent justement parce que les entreprises doivent acheter le droit de polluer au lieu de pouvoir le faire gratuitement.

Une centaine d'entreprises seulement sont responsables de 71 % des émissions mondiales : pourquoi ne pas plutôt s'attaquer à elles ?

Cette statistique est correcte, mais trompeuse sans contexte. Elle est tirée d'un rapport de 2017 qui liste 100 producteurs de combustibles fossiles dont 71 % des émissions de carbone "proviennent". Elle inclut l'utilisation des combustibles fossiles produits dans ce qu'elle appelle "provenance".
Cela veut dire que si un automobiliste fait un plein avec de l'essence provenant de l'une de ces 100 entreprises, les émissions de la voiture sont prises en compte dans ce chiffre de 71 %. Même si techniquement, le carburant est produit par ces grandes entreprises, le vrai responsable final des émissions est le consommateur qui achète ce carburant.
En fait, si on voulait "arrêter" ces 100 entreprises, cela reviendrait à interdire la production de combustible fossile. Ironiquement, cela équivaut à une taxe infinie sur le carbone. Même si on peut trouver ça souhaitable à très long terme, ce n'est évidemment pas un bon plan de transition.

Les entreprises ne vont-elles pas simplement transférer leur production dans un pays sans taxe carbone ?

Pas avec des taxes correctives d'importation sur le carbone.
Cette question est une préoccupation importante. Il est peu probable que tous les pays s'entendent en même temps sur une taxe commune sur le carbone. Comme les entreprises des pays sans taxe carbone n'auraient pas à payer pour leurs émissions, la taxe nuirait à la compétitivité des entreprises qui sont obligées la payer.
En théorie, cela pourrait être résolu par des tarifs d'importation proportionnels au carbone incorporé des biens importés, bien que la difficulté de l'estimer avec précision ait suscité quelques inquiétudes.
Idéalement, à mesure que de plus en plus de marchés adopteront des taxes carbone, la question de la compétitivité devrait de moins en moins se poser. En attendant, le meilleur moyen d'avancer est probablement de risquer quelques pertes sèches dans le commerce pour protéger la compétitivité des entreprises locales en approximant des "taxes carbone d'importation" sur certains biens.
Si une taxe d'importation carbone n'est pas possible à mettre en place, les entreprises réglementées peuvent quand même être protégées de la concurrence non réglementée par des subventions en fonction de leur production. Ces subventions peuvent aider les entreprises à rester compétitives face aux entreprises qui ne paient pas pour leur carbone, mais la taxe carbone encouragera quand même les entreprises à réduire leur pollution.

Un grand merci à Ponderay et VodkaHaze pour leurs relectures, et zzzzzzz94, raptorman556 et Integralds pour leurs références.
Licence : CC-BY 4.0 (C'est traduit en partie avec DeepL donc si vous trouvez des fautes n'hésitez pas !)
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Défense de la Chine contre l’impérialisme et la contre-révolution ! Hystérie chauvine contre l’acier chinois

https://archive.is/jkbLl
Le Bolchévik nº 218 Décembre 2016
L’article ci-dessous est traduit de Workers Vanguard, le journal de la Spartacist League/U.S. (n° 1098, 21 octobre).
Alors que les menaces de licenciements et de fermetures d’usines se multiplient dans la sidérurgie au niveau international, une campagne chauvine hystérique contre les importations d’acier chinois est attisée par les gouvernements, les médias, les patrons de la sidérurgie et les responsables syndicaux aux Etats-Unis et en Europe. Les candidats à la présidentielle américaine, le républicain Donald Trump et la démocrate Hillary Clinton (et précédemment Bernie Sanders), poussent à une guerre commerciale anti-chinoise, avec la sidérurgie en première ligne. En mai dernier, l’administration Obama a imposé des droits de douane astronomiques de plus de 500 % sur les importations chinoises d’acier laminé à froid (utilisé pour les carrosseries de voiture, l’électroménager et le bâtiment) et de 451 % sur l’acier inoxydable chinois. Peu après, la commission américaine du commerce international acceptait d’étudier la demande de la société U.S Steel d’interdire totalement les importations d’acier chinois, avec une décision attendue en début de mandat du prochain président.
Alliés dans cette affaire au patronat de la sidérurgie, les dirigeants traîtres des syndicats agitent depuis longtemps le drapeau du protectionnisme sous le mot d’ordre « l’Amérique d’abord ». Sous cette bannière, ces vendus ont continuellement laissé détruire des acquis qui avaient été arrachés par des luttes acharnées de la classe ouvrière – noire, blanche ou immigrée. Leo Gerard, le président international de l’United Steelworkers Union (USW), appelait au printemps dernier Washington à « interdire » l’acier chinois. En même temps, les pontes de l’USW signaient avec les principales compagnies sidérurgiques de nouveaux accords d’entreprises incluant des gels de salaires, des coupes sombres dans les retraites et la couverture médicale et un engagement du syndicat à ne pas faire grève alors même que des usines fermaient et que des centaines d’ouvriers étaient licenciés.
En Europe plusieurs syndicats ont participé, le 15 février 2016 à Bruxelles, à un rassemblement de quelque 5 000 personnes à l’appel de la fédération patronale européenne de l’acier Eurofer pour exiger de l’Union européenne (UE) qu’elle édicte elle aussi des mesures protectionnistes. Le 11 avril, le syndicat allemand IG Metall et le patronat allemand de l’acier ont agi de concert pour mobiliser des dizaines de milliers de sidérurgistes lors de semblables manifestations chauvines et anti-chinoises.
Les propriétaires capitalistes des géants de l’acier comme ArcelorMittal, U.S. Steel, Nucor, Thyssen Krupp, Nippon Steel, Tata Steel, Posco, etc., ont extorqué depuis des décennies d’énormes profits aux ouvriers aux dépens des emplois, des salaires et des retraites. Pour y parvenir, ils ont cassé les grèves et utilisé l’arme du lock-out contre les ouvriers.
Tout comme la bureaucratie syndicale américaine a laissé les syndicats se réduire comme peau de chagrin aux Etats-Unis, ses homologues européens ont saboté la lutte contre l’austérité. Il est indécent que les chefs de syndicats aussi puissants potentiellement que l’USW, l’IG Metall, UNITE et GMB en Grande-Bretagne ou les confédérations syndicales françaises (CGT, CFDT, FO) fassent cause commune avec l’ennemi de classe pour exiger que l’Etat capitaliste prenne des mesures économiques contre la Chine. Dans l’économie mondiale créée par le capitalisme, le prolétariat est une classe internationale. Ce qu’il nous faut, c’est l’unité des travailleurs contre les capitalistes au sein de chaque pays comme au niveau international.
Les bureaucrates syndicaux qui appellent à une guerre commerciale réactionnaire contre la Chine disent vouloir protéger les emplois et les salaires des travailleurs contre la « concurrence déloyale » et le « dumping ». Le chauvinisme des bureaucrates dans ce pays, soi-disant pour « sauver les emplois américains », accrédite le mensonge selon lequel les travailleurs aux Etats-Unis partageraient un « intérêt national » commun avec leurs exploiteurs. Une telle collaboration de classes sape toute perspective de mener la lutte de classe qui est nécessaire pour préserver et accroître les emplois, les salaires, les retraites et la couverture médicale. En faisant porter aux travailleurs des autres pays la responsabilité des suppressions d’emplois aux Etats-Unis, le protectionnisme contribue aussi à alimenter le chauvinisme contre les travailleurs asiatiques et latino-américains aux Etats-Unis mêmes et à ruiner la possibilité d’une solidarité ouvrière internationale.
Ce que les maîtres de forges « protègent » avant tout, c’est leur taux de profit monopoliste. La campagne anti-chinoise des impérialistes a également un but politique plus large. Tout d’abord, elle vise à faire de la Chine le bouc émissaire de la stagnation et du déclin de l’économie capitaliste mondiale. Nous avons démenti ces assertions dans notre article « La Chine et l’économie mondiale : le mythe et la réalité » (le Bolchévik n° 214, décembre 2015).
La guerre commerciale qui s’intensifie contre la Chine n’est qu’une partie d’une offensive plus globale, centrée sur la pression militaire combinée avec la pénétration économique capitaliste, dont le but ultime est de restaurer le capitalisme en Chine et de rouvrir ce pays à une exploitation impérialiste sans entraves. La Révolution chinoise de 1949, qui était basée sur la paysannerie, a renversé le pouvoir des capitalistes et des propriétaires terriens et elle a conduit à la mise en place des fondements économiques du pouvoir ouvrier : propriété collectivisée des forces productives et planification économique. Toutefois, l’Etat ouvrier qui en a résulté était déformé dès sa naissance par le pouvoir d’une caste bureaucratique parasitaire qui avait exclu la classe ouvrière du pouvoir politique. Malgré cela, l’économie collectivisée a permis de libérer la Chine de la domination impérialiste, de faire sortir de la pauvreté des centaines de millions de personnes, de réaliser l’alphabétisation de masse et d’ouvrir des opportunités sans précédent aux femmes chinoises qui, avant la révolution, étaient à peine considérées comme des êtres humains.
La démocratie prolétarienne est essentielle pour faire fonctionner de façon rationnelle une économie collectivisée. Mais ceci est incompatible avec le régime bureaucratique des staliniens chinois. Au lieu de cela, les staliniens de Pékin cherchent depuis plusieurs décennies à corriger le gaspillage et l’inefficacité de la planification centrale bureaucratique par la discipline du marché. En encourageant la croissance d’une classe capitaliste domestique et en comptant sur les investissements capitalistes étrangers, les « réformes » de marché accroissent grandement la menace de contre-révolution interne. En même temps qu’elles apportent une expansion économique qui a amélioré le niveau de vie d’une grande partie de la population, les réformes de marché conduisent aussi à un énorme accroissement des inégalités sociales. Néanmoins, le noyau central de l’économie chinoise demeure collectivisé.
Tout comme les ouvriers dans les pays capitalistes doivent défendre leurs syndicats contre les patrons malgré la direction syndicale corrompue en place aujourd’hui, ils doivent défendre l’Etat ouvrier chinois contre la contre-révolution capitaliste malgré la bureaucratie stalinienne au pouvoir. Les bureaucrates syndicaux aux Etats-Unis sont dévoués au système capitaliste de profit et ils enchaînent politiquement les travailleurs à l’ennemi de classe en prêtant allégeance au Parti démocrate. Ils doivent être éjectés de leurs postes à la tête des syndicats au moyen d’une bataille politique, et remplacés par une direction lutte de classe déterminée à renverser l’ordre capitaliste. En Chine, la caste bureaucratique doit être chassée par une révolution politique prolétarienne pour préserver et étendre les formes de propriété ouvrières créées par la Révolution de 1949.
L’acier : mensonges et réalités
La production d’acier est essentielle à une économie industrielle moderne, et elle est critique pour la défense militaire. La Chine a le droit de protéger son industrie de la concurrence capitaliste et d’exporter l’acier sur le marché mondial, même à un prix inférieur au coût de production. Quand les impérialistes exigent de la Chine qu’elle renonce aux « subventions étatiques » dans la sidérurgie, cela revient en fait à exiger sa privatisation complète, c’est-à-dire le renversement des formes de propriété collectivisées.
Ceux qui jettent l’anathème sur la Chine dénoncent les flots d’acier qui seraient déversés par les usines chinoises pour « inonder » le marché mondial, tirer les prix vers le bas et contraindre les autres producteurs à fermer boutique. Le Wall Street Journal (25 avril) évoque un « flot d’acier chinois qui pèse sur l’industrie américaine », tandis que Dave Hulse, responsable national du syndicat britannique GMB, déclare que « ce dumping doit cesser, sinon les emplois dans la sidérurgie du Royaume-Uni vont simplement fondre comme neige au soleil ». La Chine est rendue responsable de « Pourquoi le monde a trop d’acier », selon la formule de l’Economist de Londres (4 mai).
En fait, le monde a besoin de beaucoup plus d’acier, comme on peut le voir en jetant un coup d’œil au délabrement des infrastructures aux Etats-Unis ou au sous-développement économique imposé au monde néocolonial. Il n’y a « surproduction » d’acier sur le marché mondial que par rapport à la stagnation et au déclin des économies capitalistes suite à la crise financière mondiale de 2008.
Cet effondrement et la récession qui a suivi étaient le résultat du système de profit capitaliste anarchique, tout comme les licenciements et les fermetures d’usine aujourd’hui dans la sidérurgie. Mesurée par ce que l’on appelle l’utilisation réelle d’acier, la consommation d’acier aux Etats-Unis a diminué de 3 % entre 2007 et 2014. Elle a chuté de 11 % au Japon et de carrément 30 % dans l’UE. Comme l’expliquait en avril dernier un porte-parole du Ministère chinois du Commerce : « L’acier est la nourriture de l’industrie, la nourriture du développement économique. Aujourd’hui, le problème majeur est que les pays qui ont besoin de nourriture n’ont pas beaucoup d’appétit, et donc cela donne l’impression qu’il y a trop de nourriture. »
Pendant cette même période, l’utilisation réelle d’acier en Chine a augmenté de 175 % avec le lancement par Pékin d’un ambitieux programme de développement des infrastructures. Aujourd’hui, la Chine produit environ la moitié de l’acier mondial, contre 15 % en 2000. Le taux de croissance annuel de l’économie chinoise est aujourd’hui supérieur à 6 %, alors que les pays capitalistes avancés peinent à faire mieux que 2 % et restent constamment sous la menace d’une crise et d’une récession. En réponse aux pressions du secrétaire au Commerce des Etats-Unis pour que la Chine réduise drastiquement ses capacités de production d’acier, le ministre chinois des Finances Lou Jiwei faisait remarquer lors d’une conférence de presse le 6 juin que l’excédent de capacité de la Chine est le résultat des investissements dans les infrastructures pendant la crise économique mondiale de 2009-2011 ; dans cette période, la Chine a contribué pour plus de la moitié de la croissance économique mondiale. Il ajoutait : « A cette époque, le monde entier applaudissait la Chine et remerciait la Chine, mais maintenant ils disent que la capacité de production excédentaire de la Chine asphyxie le monde. Que disaient-ils à ce moment-là ? » (cctvplus.tv).
Jusqu’à une période récente, l’acier produit en Chine était utilisé presque totalement en Chine même. Pékin essaie ces dernières années de réorienter l’économie vers le marché de la consommation intérieure. Cela a entraîné une diminution des exportations et des projets d’infrastructure, ce qui s’est traduit par une moindre demande intérieure d’acier. Si la Chine était un pays capitaliste, la solution aurait été simple et brutale : des licenciements massifs d’ouvriers sidérurgistes. Mais même si le gouvernement chinois a annoncé des plans pour réduire la capacité de production d’acier et fermer des mines de charbon, il craint les protestations ouvrières et les grèves de masse que provoqueraient des licenciements massifs. Du coup, le gouvernement hésite à réduire la production trop précipitamment et il vend l’excédent d’acier sur le marché mondial. Les usines qualifiées de « zombies », essentiellement des entreprises d’Etat dans la sidérurgie et d’autres secteurs affectés par ce problème comme les cimenteries, continuent à payer leurs ouvriers et accumulent pertes et dettes – quelque chose d’inconcevable dans le monde capitaliste.
Ceux qui prônent des droits de douane « anti-dumping » prétendent souvent que les producteurs étrangers vendent en-dessous du coût de production – que cela soit ou non le cas. La base selon laquelle les impérialistes estiment le coût de production de l’acier chinois est ce qu’on appelle la « méthode de comparaison » : ils calculent le coût de production dans un pays ayant un revenu moyen similaire (comme la Pologne, la Thaïlande ou l’Afrique du Sud) et le déclarent simplement équivalent au coût chinois. Même un porte-voix de l’impérialisme comme le New York Times (3 mai) est bien obligé de reconnaître que « les pays comparables ont souvent des coûts plus élevés que la Chine, qui bénéficie d’économies d’échelle plus importantes ».
Du fait de son énorme volume de production, la Chine exporte aujourd’hui en une année à peu près autant d’acier qu’en produit le Japon, le deuxième producteur mondial. Toutefois, les exportations d’acier chinois ne représentent qu’environ 12 % de sa production totale. C’est une proportion substantiellement plus faible que celle du Japon et de la Corée du Sud (qui exportent chacun autour de 40 % de leur production) ou même du Brésil, de la Turquie et de la Russie.
La prétendue « inondation » des Etats-Unis et de l’Europe par l’acier chinois n’est en fait qu’un modeste filet d’eau. Le principal exportateur d’acier vers les Etats-Unis est le Canada (19 % du total), suivi du Brésil, de la Corée du Sud, du Mexique, de la Turquie et du Japon. La Chine représente moins de 3 % des importations d’acier aux Etats-Unis et moins de 1 % du marché total de l’acier dans ce pays. Quant à l’UE, si les importations d’acier chinois y sont plus importantes qu’aux Etats-Unis, elles ne représentent qu’environ 4 % de la demande totale. Pourtant, depuis août, l’UE a frappé plusieurs produits sidérurgiques chinois de droits de douane allant jusqu’à 73 %.
Il est particulièrement absurde de rendre les importations chinoises responsables du déclin de l’acier britannique. Lorsque la British Steel Corporation fut créée suite à la nationalisation de l’industrie par le gouvernement travailliste en 1967, elle employait 268 500 ouvriers. Deux ans après la nomination de Margaret Thatcher au poste de Premier Ministre en 1979, les effectifs avaient été drastiquement ramenés à seulement 88 200. Thatcher privatisa British Steel en 1988, et la chute des effectifs se poursuivit. La demande d’acier ayant baissé suite à l’austérité imposée par les gouvernements successifs, Tata Steel, qui détient ce qui reste de British Steel, a menacé de fermer la plupart de ses aciéries britanniques.
En Allemagne, l’emploi dans la sidérurgie a commencé à diminuer à partir des années 1980 et la productivité s’est améliorée, ce qui a conduit à une augmentation globale de la production. A l’Ouest, la région industrielle de la Ruhr a été dévastée par les fermetures d’usine et les restructurations. Ces pertes d’emplois se sont faites sans aucune lutte sérieuse de la part des dirigeants syndicaux traîtres. Lorsque l’Etat ouvrier déformé est-allemand a succombé face à la contre-révolution en 1990, les nouveaux maîtres capitalistes ont opéré des licenciements massifs et des fermetures d’usine également à l’Est. La Chine est loin d’être la cause des problèmes économiques de l’Allemagne. Bien au contraire, les exportations de produits en tous genres vers la Chine ont été un facteur substantiel de la réussite économique de l’Allemagne, comparée aux puissances capitalistes rivales. Etant donné que beaucoup de ses entreprises dépendent aussi de fournisseurs chinois, une partie importante de la bourgeoisie allemande – ainsi que la classe ouvrière – aurait beaucoup à perdre dans une guerre commerciale avec la Chine.
L’Asie se taille la part du lion dans les exportations d’acier chinois. C’est dans une large mesure le résultat de la politique du gouvernement chinois de construire des infrastructures dans la région dans le cadre de son projet « Une ceinture, une route ». La Chine, qui cherche à contrecarrer les efforts de l’impérialisme américain (et japonais) pour endiguer son influence, affirme qu’elle est prête à investir quatre mille milliards de dollars dans ce projet (également appelé « Nouvelle route de la soie ») qui comporte de multiples réseaux commerciaux connectant l’Asie et l’Europe de l’Ouest, notamment des pipelines, des chemins de fer et des autoroutes.
Dumping et capital monopoliste
La sidérurgie chinoise, comme l’économie chinoise dans son ensemble, fonctionne d’une façon fondamentalement différente du capitalisme. L’objectif principal de la production en Chine n’est pas de maximiser les profits ou d’accaparer une plus grande part du marché mondial. Les « pratiques commerciales déloyales » dont la Chine est accusée sont plutôt typiques des pratiques monopolistes des trusts et cartels qui dominent l’industrie dans les pays capitalistes. Les requins de l’industrie, comme le magnat américain de l’acier Andrew Carnegie, étaient passés maîtres dans des techniques comme vendre en dessous du coût de production dans le but de ruiner leurs concurrents – techniques qu’ils employaient en même temps qu’ils massacraient les ouvriers en grève. Les maîtres de forges d’aujourd’hui sont faits du même bois. Quand ils espèrent accaparer une part de marché plus grande en vendant bon marché à l’étranger, ils réclament « la liberté du commerce ». Quand ils font eux-mêmes face à des concurrents qui vendent à meilleur prix, ils demandent l’intervention de leur gouvernement pour que celui-ci leur redonne l’avantage à coups de barrières douanières et de subventions.
L’époque où prévalait la libre concurrence est révolue depuis au moins le début du XXe siècle, quand le capitalisme est entré dans sa phase de décadence impérialiste. Plusieurs décennies auparavant, Karl Marx avait montré que la libre concurrence donne naissance à la concentration de la production, qui à son tour, à un certain stade de développement, conduit au monopole. Une poignée d’entreprises géantes acquièrent la capacité de manipuler la production et les prix dans le but de maximiser les profits tout au long du cycle capitaliste où alternent phases de prospérité et récessions économiques. Dans son ouvrage de 1916 l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a démontré qu’au début des années 1900, le capital financier monopoliste était devenu dominant dans les pays capitalistes les plus avancés.
Les grandes entreprises sont en concurrence les unes avec les autres pour dominer le marché. Celles qui ne résistent pas à la concurrence sont impitoyablement poussées vers la faillite. Comme le faisait remarquer Lénine, « le monopole s’ouvre un chemin partout et par tous les moyens, depuis le paiement d’une “modeste” indemnité jusqu’au “recours”, à la façon américaine, au dynamitage du concurrent ». C’est pareil aujourd’hui. En 2014, U.S. Steel, ArcelorMittal et d’autres sociétés ont été contraintes de négocier un accord de « plaider coupable » suite à une action judiciaire où elles étaient accusées de s’être entendues pour réduire la production afin de faire monter les prix, dans la plus pure tradition des requins de l’industrie.
Avec l’avènement de l’impérialisme, le capital financier se retrouve concentré entre les mains d’une poignée de banques géantes, qui exercent un immense pouvoir sur l’économie. Le capital financier mondial est dominé par les pays capitalistes les plus avancés, qui cherchent à contrôler les ressources naturelles, les marchés et les sources de main-d’œuvre bon marché dans le monde entier. C’est ce qui conduit au cycle sans fin des guerres néocoloniales ainsi qu’aux efforts constants pour restaurer le capitalisme en Chine et dans les autres Etats ouvriers déformés (Cuba, Laos, Corée du Nord et Vietnam). En dernier ressort, lorsque la concurrence économique entre puissances impérialistes ne peut plus être arbitrée par des voies pacifiques, le monde plonge dans la guerre inter-impérialiste, comme cela s’est produit par deux fois au cours du siècle dernier.
La sidérurgie est le meilleur exemple de capitalisme monopoliste impérialiste. Aux Etats-Unis, le géant United States Steel Corporation fut créé en 1901 avec le rachat de Carnegie Steel par le magnat de la banque J.P. Morgan ; c’était l’aboutissement des efforts pour créer un trust de l’acier couvrant l’ensemble du pays et intégrant l’ensemble du procès de production, des mines jusqu’au produit fini. A ses débuts, ce monopole produisait les deux tiers de l’acier américain. A cette époque, l’acier allemand était dominé par les empires Krupp et Thyssen, devenus depuis ThyssenKrupp. La sidérurgie japonaise était intégrée aux zaibatsu, des monopoles immenses parrainés par l’Etat, dont les descendants modernes sont appelés keiretsu. Une récente consolidation a réduit au nombre de trois les grands producteurs d’acier japonais ; le plus grand d’entre eux est Nippon Steel, troisième producteur mondial en 2015. ArcelorMittal, la plus grosse société sidérurgique au monde, est le résultat d’une série de fusions de sociétés opérant en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.
Dans les années 1920, les Etats-Unis produisaient la moitié de l’acier mondial, et au lendemain du carnage de la Deuxième Guerre mondiale ils étaient devenus la puissance impérialiste dominante, avec une suprématie écrasante. Dans les années 1950, les rivaux vaincus de l’Amérique – l’Allemagne et le Japon – reconstruisirent leurs industries dévastées en utilisant les nouvelles technologies, plus productives, comme la coulée continue et le convertisseur à oxygène pur. Pendant ce temps, le cartel de l’U.S. Steel investissait peu dans la modernisation. Devenues non compétitives sur le marché mondial dans les années 1970, les plus grandes entreprises américaines n’étaient plus en mesure de générer suffisamment de profits pour satisfaire leurs investisseurs capitalistes. Les aciéries à l’abandon commencèrent à se multiplier dans le paysage de la « ceinture de la rouille » du Middle-West américain. Aujourd’hui, la part de l’acier mondial produit aux Etats-Unis est inférieure à 5 %.
Une bonne partie de la production d’acier américain a été transférée vers des mini-usines low-cost, plus petites et largement non syndiquées, qui utilisent des fours à arc électrique, plus efficaces, pour fabriquer de l’acier essentiellement à partir de ferraille. En 2005, l’industrie produisait autant d’acier qu’au début des années 1960, mais avec cinq fois moins de main-d’œuvre. Les immenses profits soutirés aux ouvriers allaient dans les poches des riches actionnaires capitalistes, pendant que les retraites étaient drastiquement réduites et que les salaires et les prestations sociales et de santé stagnaient ou diminuaient. De leur côté, les pontes du syndicat USW n’ont fait aucun effort sérieux pour syndiquer les usines non syndiquées. Aujourd’hui, après plusieurs crises économiques, la sidérurgie s’est à nouveau concentrée suite à une série de faillites et de fusions. Les cinq plus grandes entreprises – dont la principale est Nucor, un opérateur de mini-usines viscéralement anti-syndicats – représentent aujourd’hui plus des deux tiers de la production américaine d’acier.
La destruction des salaires et des conditions de vie des ouvriers sidérurgistes prend ses racines dans le système capitaliste de production pour le profit. Face à la paupérisation continuelle du prolétariat, la puissance du mouvement ouvrier doit être mobilisée pour un combat lutte de classe autour d’une série de revendications transitoires qui remettront en cause les droits de propriété des capitalistes. Parmi ces revendications figurent l’échelle mobile des salaires et des heures de travail – la réduction de la semaine de travail sans perte de salaire pour mettre fin aux licenciements ; un programme massif de travaux publics pour restaurer et étendre les infrastructures aujourd’hui délabrées et donner du travail à tous, avec des salaires au tarif syndical ; et là où c’est nécessaire des formations-reconversions pour les ouvriers avec salaire à taux plein payé par les capitalistes. Pour mener ce combat, la classe ouvrière aura besoin d’arracher l’industrie et les transports des mains des capitalistes et de mettre en place un gouvernement ouvrier qui reconstruira la société sur la base d’une économie socialiste planifiée.
Pour l’internationalisme prolétarien !
La sidérurgie chinoise comprend à la fois de gigantesques entreprises d’Etat avancées, contrôlées par le gouvernement central, et une pléthore de petites aciéries dispersées et utilisant généralement des technologies moins avancées, qui appartiennent au secteur privé ou aux autorités locales. Les entreprises officiellement privées produisent plus de la moitié de l’acier chinois – contre seulement 5 % en 2003. Pékin exerce le contrôle effectif sur la sidérurgie, non seulement par l’intermédiaire des grands « champions nationaux » étatisés comme Baosteel et Hebei Steel (qui figurent tous deux parmi les cinq premiers producteurs mondiaux), mais aussi indirectement à travers le contrôle du système financier et autres leviers à la disposition du gouvernement central. Les petites entreprises qui ont proliféré pour profiter du développement massif des infrastructures décidé par Pékin, et les grandes entreprises d’Etat qui produisent pour le marché, ont toutes contribué à exacerber l’excédent de capacités de production d’acier en Chine quand les dépenses d’infrastructures ont commencé à se tarir.
Pékin a annoncé des plans pour réduire d’au moins 10 % la capacité de production d’acier et d’extraction de charbon au cours des prochaines années, ce qui éliminerait au moins 1,8 million d’emplois. Beaucoup d’entreprises privées ont tout simplement fermé, laissant souvent des mois d’arriérés de salaires dus à leurs ouvriers. Ces fermetures, ainsi que les réductions d’effectifs dans les entreprises d’Etat, ont provoqué une flambée de grèves et d’actions de protestation ouvrières, qui auraient doublé en 2015 par rapport à l’année précédente. Dans la seule province du Hebei, qui produit un quart de l’acier chinois, il y a eu 300 grèves entre janvier 2015 et mars 2016. S’il réprime fréquemment les protestations, le régime de Xi Jinping a aussi annoncé une enveloppe de 100 milliards de yuan sur deux ans (près de 4 000 euros par ouvrier et par an) pour aider les ouvriers licenciés. Il a également budgété l’équivalent de plusieurs milliards d’euros pour financer des prestations sociales et des mesures de formation.
Malgré les spectaculaires percées économiques réalisées depuis vingt ans, la Chine reste un pays pauvre par rapport aux puissances impérialistes. La perspective de la bureaucratie chinoise, qui est de faire passer la Chine d’une économie basée sur une industrie manufacturière tirée par l’exportation à une économie centrée sur la demande intérieure de produits de consommation et de services, exigerait la transformation de la vaste population rurale chinoise en une masse de consommateurs modernes. Ce plan met en lumière le défi fondamental à long terme auquel le pays est confronté : combler le fossé économique entre la Chine urbaine et les campagnes, plus retardataires et plus pauvres.
Pour commencer à combler ce fossé, il faudra une redistribution et une réaffectation massives des ressources économiques. Les fermes chinoises, qui représentent plus de 200 millions de petits lopins paysans de moins d’un demi-hectare en moyenne, fournissent à peine un revenu suffisant pour vivre, sans même parler d’une épargne qui pourrait être investie dans la modernisation agricole. La modernisation sociale et économique nécessite de passer des petites parcelles à une agriculture mécanisée à grande échelle, ce qui passera notamment par la re-collectivisation volontaire de l’agriculture.
L’introduction de la technologie moderne dans les campagnes nécessite une base industrielle qualitativement supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Réciproquement, une augmentation de la productivité agricole fera naître le besoin d’une énorme expansion des emplois industriels dans les zones urbaines, de manière à absorber le vaste surplus de main-d’œuvre qui ne sera plus nécessaire dans les campagnes. En dernier ressort, la réalisation de cette perspective reposera nécessairement sur l’aide que la Chine obtiendra d’un Japon ou d’une Amérique socialistes.
Cette réalité souligne la nécessité d’une révolution prolétarienne internationale. Les dirigeants du Parti communiste au pouvoir croient à tort qu’ils peuvent moderniser la Chine et en faire une grande puissance mondiale – et même la superpuissance mondiale du XXIe siècle – face aux armées plus puissantes et à la technologie plus avancée des impérialistes. Cette politique est l’expression du dogme nationaliste stalinien du « socialisme dans un seul pays », qui s’accompagne d’une vaine quête de « coexistence pacifique » avec l’impérialisme. Cette fable antimarxiste ne cesse de saper la défense des Etats ouvriers, en particulier en conduisant à trahir des révolutions prolétariennes dans les autres pays.
L’émergence de l’impérialisme à l’aube du XXe siècle a ouvert l’époque de la décadence capitaliste, des guerres et des révolutions, dans laquelle nous vivons toujours. Ce système décadent doit être balayé par la révolution socialiste internationale. Seule la création d’une économie planifiée internationale peut libérer les forces productives nécessaires pour abolir la pénurie dans le monde entier et poser les bases d’une société socialiste où la division en classes et l’exploitation seront de l’histoire ancienne.
Pour apporter cette conscience au prolétariat et lui donner une direction dans la lutte, il faut un parti révolutionnaire international, avec des sections dans tous les pays du monde. Ce parti doit se fonder sur les leçons de la Révolution russe victorieuse de 1917, dirigée par les bolchéviks de Lénine et Trotsky. La Ligue communiste internationale, dont la Spartacist League/U.S. est la section américaine, est déterminée à se battre pour reforger la Quatrième Internationale, parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/218/chine.html
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